Histoire du Conseil des arts d'Ottawa :
première partie
par Loretto Beninger

Le Conseil des arts d'Ottawa, qui célèbre cette année son 25e anniversaire, a mené de nombreuses batailles afin que les arts de la région occupent une place de choix dans la capitale nationale. Cette importante contribution du CAO doit être inscrite à tout jamais dans la mémoire collective. De nombreuses institutions nationales siègent à Ottawa et, paradoxalement, cette situation unique contribue autant qu'elle nuit à l'épanouissement des artistes et des organismes culturels de la région. Et là est la difficulté. Les institutions nationales éclipsent souvent la communauté artistique locale.

On peut mieux comprendre le concept de nation et le rôle qu'y joue la culture lorsque ces deux éléments ont comme fil conducteur l'unité. Dans les pays où l'espace géographique, la religion, la politique ou la langue ont contribué à l'émergence du sentiment de fierté nationale, les arts et la culture sont grandement valorisés par la société. En effet, ils témoignent des valeurs et des traditions communes et des activités contemporaines qui ont jalonné la construction de la nation.

De tels éléments rassembleurs font défaut à un pays comme le Canada dont la population est peu nombreuse, multiethnique et dispersée aux quatre coins d'un vaste territoire. Son histoire est marquée par la diversité et non l'unité nationale. L'immigration et les barrières géographiques ayant contribué à régionaliser le pays au détriment de son unification, le mercantilisme, et non la culture, fut l'élément unificateur de la nation canadienne.

Le commerce étant le ciment du nationalisme canadien, les activités qui génèrent des profits primaient sur toutes les autres : santé, éducation, religion, culture et organismes sociaux sans but lucratifs furent inévitablement marginalisés.

Cette situation affecta grandement les artistes canadiens jusqu'au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. L'existence de barrières économiques, sociales et politiques empêcha la création de marchés culturels à l'échelle nationale, régionale et municipale. Les systèmes d'éducation provinciaux négligèrent l'enseignement des arts jusqu'en 1950. Ainsi, peu de Canadiens ont pu poursuivre des études avancées en arts et ceux qui avaient du talent ont dû étudier et travailler à l'étranger. De retour au pays, ces derniers se butèrent à d'autres obstacles : la faible densité de la population, la grandeur du pays et le manque d'installations culturelles rendirent les tournées et les expositions quasi impossibles. D'où la difficulté pour le public de se familiariser avec les produits culturels canadiens. De plus, les États-Unis prirent d'assaut les secteurs du marché culturel canadien qui n'étaient pas encore développé. Jouissant d'une forte population, d'un climat plus tempéré et d'un formidable réseau de distribution, ils purent envahir le Canada avec leurs biens culturels de masse. Par conséquent, les possibilités d'emplois pour les artistes canadiens s'amenuisèrent.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Ottawa s'engagea dans un nouvel ordre social où la culture prit une place plus significative. La ville connut alors une profonde transformation : des artistes professionnels des États-Unis, d'Europe et de partout au Canada vinrent à Ottawa pour travailler comme écrivains, comédiens, musiciens, compositeurs, photographes, cinéastes et artistes en arts visuels dans divers organismes, notamment les formations musicales militaires, le Musée des beaux-arts du Canada, la Commission des expositions du gouvernement canadien, la Compagnie canadienne des billets de banque limitée, l'Imprimeur de la Reine, la Monnaie royale canadienne, la Société Radio-Canada (CBC), le Service d'information canadien et l'Institut national du film. On avait besoin des artistes et de leur art pour transmettre des valeurs comme la loyauté, le patriotisme et le nationalisme et ainsi répondre aux besoins d'une nation en guerre. Il ne fit plus de doute que les gouvernements et la communauté artistique avaient des intérêts communs.

Durant l'après-guerre, les planificateurs municipaux reconnurent que la ville d'Ottawa possédait de nombreux atouts, notamment qu'elle abritait la plus importante communauté artistique au pays. Un document publié en 1954 mit en lumière la nécessité « de trouver des espaces pour construire des installations destinées à des organismes culturels, des musées, des théâtres et des salles de congrès tout en alliant l'esthétique au fonctionnel […]. Fusionner art et nature confèrerait un caractère unique à la capitale nationale. » Le service des loisirs créa en 1955 le Conseil des arts d'Ottawa, organisme devant faire le pont entre la ville et le secteur culturel et explorer les éventuelles retombées économiques des activités culturelles. Selon le président du Conseil des arts, Dr. Lassierer, « lorsque les grandes entreprises envisagent de s'établir dans une nouvelle ville, elles tiennent compte des activités culturelles qui y sont offertes, de même que les conditions de travail, le transport et les écoles. Un conseil des arts doit soutenir le milieu culturel. Ce n'est pas de l'idéalisme, c'est une nécessité d'investir dans la communauté pour qu'elle soit plus attrayante et prospère.» Et tout laissait croire à un avenir prospère.

Toutefois, ce rêve ne prit forme qu'en 1979, date de l'élection de Marion Dewar à titre de mairesse d'Ottawa. Jusqu'à ce jour, la ville avait négligé le milieu culturel, sans compter qu'elle n'avait pas su tirer profit du contexte favorable des années 1940 et 1950. De nombreux facteurs contribuèrent à cette situation déplorable.

Au cours de années 1960, Ottawa avait bon espoir de recevoir des fonds de la Commission du Centenaire pour construire des bibliothèques, des librairies, des théâtres, des galeries d'art, des salles d'opéra et de concerts et des musées. À l'instar aux autres villes canadiennes, Ottawa s'est vu refuser du financement sous prétexte qu'elle pouvait utiliser les espaces et les équipements des institutions nationales environnantes. Toutefois, ces dernières ne répondaient pas aux besoins particuliers de l'industrie locale du spectacle et des expositions, notamment la durée de présentation d'un événement, l'entreposage, la production, l'administration et maints autres détails. De plus, les organismes culturels sans but lucratif n'avaient pas les moyens de payer certains frais plus élevés typiques des installations nationales, notamment les salaires des employés syndiqués et les frais de location.

Durant les années 1970, l'Amérique du Nord connut une vague de migration vers les banlieues, d'où l'arrivée massive des artistes dans les centres-villes désertés. À Ottawa, les artistes déménagèrent dans les usines et les édifices patrimoniaux abandonnés qui se trouvaient sur les rues Rideau et Elgin et au Marché Byward. Petits théâtres, studios de danse, galeries d'art et cafés virent le jour et se multiplièrent.

En 1974, la Commission de la Capitale nationale décida de changer ses pratiques en matière d'acquisition et de gestion de biens immobiliers et fit de la rentabilité une priorité, d'où l'expropriation des artistes qui habitaient dans divers édifices du centre-ville. Malgré de nombreuses protestations, les groupes d'artistes durent se dissoudre et quitter les lieux.

En plus des problèmes liés aux installations, le milieu culturel se heurta à un obstacle économique. En effet, la Ville d'Ottawa et la Municipalité régionale d'Ottawa-Carleton (MROC) acquiescèrent aux demandes du Centre national des Arts et lui octroyèrent une subvention de 239 000 $ en 1974. La ville accorda d'abord une subvention unique de 100 000 $, montant qui surpassait la somme totale des subventions municipales versées à la communauté locale de arts de 1944 à 1974, soit 37 025 $. La MROC octroya ensuite la somme résiduelle et des dons additionnels de 100 000 $ en 1975 et 1976, de 165 000 $ en 1977, et de 127 375 $ en 1978. Ces données ne furent pas rendues publiques.

En 1978, la conseillère municipale Marion Dewar découvrit les pratiques de la MROC. Elle fit part de cette situation aux organismes culturels locaux et leur suggéra de se mobiliser pour que cessent ces injustices. Elle fut élue maire en novembre 1978 et entra en fonction en janvier 1979. Sous sa gouverne, Ottawa connut une véritable transformation et s'imposa comme un fervent défenseur des arts locaux. Négliger le milieu culturel local au profit des institutions nationales était maintenant chose du passé.

Mme Dewar fit preuve d'ouverture envers la communauté artistique locale. Les intervenants dénoncèrent la concurrence déloyale dont ils faisaient les frais et la mairesse dressa un plan d'action pour résoudre le problème. Le 1er avril 1980, elle créa le Comité consultatif sur les arts du maire d'Ottawa, lequel identifia des besoins en matière d'installations, de financement, de publicité, de programmation, de liaison et de conseil des arts. L'étude fut publiée en septembre 1980. Dès lors, les choses se mirent à bouger.

En octobre 1982, le Summer Lakeside Festival of the Arts (1958 – 1962), faste événement d'une durée de deux mois, fut ressuscité sous le nom de Célébration des arts. Cette activité avait lieu dans l'ancien Teachers' College (abandonné depuis 1974) situé sur la rue Elgin. Le Conseil des arts d'Ottawa (CAO) fut mis sur pied pour assurer le succès du festival.

En 1984, Célébration des arts devint le Festival des arts d'Ottawa. En 1985, cet événement fort audacieux et éclatant se déroulait pendant une semaine, réunissait des centaines de spectacles et d'expositions et attirait des milliers de résidents et de touristes. Les activités offraient un excellent panorama des arts de la région d'Ottawa-Carleton, sans compter qu'elles insufflaient énergie et enthousiasme dans la communauté artistique.

Le milieu des affaires se réjouissait de la tenue du festival : restaurants, hôtels, boutiques de souvenirs et taxis profitèrent de l'effervescence environnante. Les artistes de la région purent quant à eux vendre leurs créations artistiques et leurs spectacles.

En 1987, les festivals culturels d'Ottawa généraient d'importantes retombées économiques pour la région. En un an, leur budget de fonctionnement augmenta de 80 %, passant de 3 millions de dollars en 1986 à 5,4 millions de dollars en 1987. Les organismes collaborèrent entre eux afin de mettre en commun talent et ressources, ce qui mena à la création du Capital Region Festival Network en 1987. Grâce à ce réseau, le Festival du printemps (Festival canadien des tulipes) attira des millions de visiteurs. D'autres festivals virent le jour, notamment le Festival franco-ontarien (1976), le Festival for the Folks (Festival de musique folk d'Ottawa), le Festival international d'animation d'Ottawa (1976), Bal de Neige (1979), le Festival international de jazz d'Ottawa (1980) et le Festival de danse d'Ottawa (1984).

Pour le CAO, le succès vint avec son lot de difficultés. La rentabilité du festival étant largement tributaire de la contribution des bénévoles, les bailleurs de fonds hésitaient à investir dans l'événement. Il était impossible d'établir un plan d'affaires à long terme. En mai 1987, le service des loisirs publia Arts Facilities in Ottawa Report et le constat d'échec s'avéra irréfutable : de 1981 à 1986, 97,1 % du budget d'immobilisations (27 063 480 $) était consacré aux installations sportives et 2,9 % servait à la réparation et à la maintenance des installations polyvalentes destinées aux activités artistiques. Cette situation fit les manchettes nationales en novembre 1987 lorsque CBC diffusa Arts in the City – Does Anybody Care? On y apprit aussi qu'Ottawa faisait piètre figure en matière du financement municipal des arts : elle consacrait par habitant un montant de 1,15 $ (707 250 $), contre 11,68 $ à Oshawa, 9,00 $ à Toronto, 5,27 $ à Saskatoon, 4,48 $ à Windsor, 3,56 $ à Hamilton et 2,98 $ à Regina.

Le manque de financement mena à la fermeture de plusieurs organismes, notamment le Ottawa Dance Theatre, Theatre 2000, Penguin Theatre, Wells Gallery, Braam Gallery, York Street Theatre Company, Ann Doran Gallery et Hibernia Gallery. Le Festival des arts d'Ottawa connaîtrait-il le même sort ? L'enjeu reposait sur la nécessité de préserver une identité artistique locale dans une région où se trouve la capitale nationale et de créer un milieu artistique dynamique à l'image des résidents, ceux-là même qui avaient leur ville à cœur. Ainsi, le CAO se mit à assumer le rôle d'intermédiaire entre la ville et la communauté artistique.

1 Duxbury, août 2004

 


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